- 0175 % des résidents en EHPAD présentent un état bucco-dentaire délabré, selon l'UFSBD.
- 02La bactérie Porphyromonas gingivalis, agent principal de la parodontite, a été détectée dans le cerveau de patients Alzheimer.
- 03Depuis le 1er janvier 2025, un bilan dentaire obligatoire à l'entrée en EHPAD est pris en charge par la CPAM.
- 04Un traitement parodontal peut réduire de 38 % l'incidence de la démence chez les patients atteints de symptômes parodontaux (étude prospective sur 12 ans, Karger, 2024).
- 05La xérostomie (bouche sèche) touche environ 30 % des personnes de plus de 65 ans et accélère les caries radiculaires.
La santé dentaire des seniors est au cœur d’une révolution scientifique silencieuse. Conserver ses dents après 65 ans n’est plus seulement une question de confort ou d’esthétique. C’est, selon une accumulation de données récentes, un levier majeur pour préserver sa mémoire, son autonomie et sa qualité de vie.
Un état bucco-dentaire alarmant dans les établissements pour personnes âgées

En France, les chiffres sont préoccupants. 75 % des résidents en EHPAD présentent un état bucco-dentaire délabré, et 81 % d’entre eux n’ont pas consulté de chirurgien-dentiste depuis cinq ans. Par ailleurs, un résident sur deux souffre d’un problème parodontal. Pourtant, pour 80 % d’entre eux, l’état de santé général permettrait une prise en charge en cabinet dentaire de ville.
En Île-de-France, les données de l’ARS sont tout aussi édifiantes. 67 % des résidents d’EHPAD présentent une inflammation gingivale, 40 % ont besoin d’un détartrage, et 14 % nécessitent des soins urgents. La dépense moyenne consacrée aux soins dentaires en EHPAD s’élève à seulement 1 € par mois et par résident. C’est un chiffre qui résume à lui seul l’ampleur du problème.
La santé dentaire des seniors et le risque de déclin cognitif : ce que dit la science
Depuis plusieurs années, la recherche explore un lien troublant : les personnes âgées qui perdent des dents présentent un risque plus élevé de déclin cognitif. Une grande étude américaine publiée dans la revue Preventing Chronic Disease (CDC, 2025) portant sur 83 479 adultes de plus de 45 ans a établi des résultats nets. Les adultes avec une mauvaise santé bucco-dentaire affichaient une prévalence du déclin cognitif subjectif de 13,6 %, contre 7,7 % chez ceux en bonne santé orale.
De plus, une étude longitudinale américaine (Baltimore Longitudinal Study of Aging, 2025) a suivi 980 participants pendant près de 8 ans. Elle a montré que la perte de dents significative s’associait à un déclin plus rapide dans tous les domaines cognitifs mesurés : mémoire, langage, attention, fonctions exécutives et capacités visuospatiales.
Concrètement, comment expliquer ce lien ? Trois mécanismes principaux émergent de la littérature scientifique récente.
- La voie bactérienne directe : la bactérie Porphyromonas gingivalis, principal agent de la parodontite chronique, peut franchir la barrière hémato-encéphalique. Elle colonise le cerveau, libère des enzymes appelées gingipains, et favorise la production de plaques amyloïdes et l’hyperphosphorylation de la protéine tau — deux marqueurs caractéristiques de la maladie d’Alzheimer. Ces gingipains ont notamment été retrouvées dans l’hippocampe de patients atteints de démence.
- La voie inflammatoire systémique : une parodontite chronique entretient une inflammation générale. Cette inflammation libère des cytokines pro-inflammatoires qui atteignent le cerveau par voie sanguine et accélèrent la neurodégénérescence.
- La voie masticatoire : la perte de molaires réduit la stimulation du nerf trijumeau, impliqué dans la vascularisation cérébrale. Une mastication insuffisante diminue aussi les apports nutritionnels, aggravant le risque de dénutrition et de carence en micronutriments essentiels au cerveau.
En pratique, une étude prospective sur 12 ans publiée dans la revue Neuroepidemiology (Karger, 2024) a conclu que les patients traités pour leur parodontite présentaient une incidence de démence inférieure de 38 % à celle des non-traités. Ces résultats restent prometteurs ; ils appellent cependant à davantage d’essais cliniques randomisés pour confirmer un lien de causalité direct.
La xérostomie : l’ennemi silencieux des dents des seniors
La sécheresse buccale, ou xérostomie, est une autre menace spécifique à la santé dentaire des seniors. Elle touche environ 30 % des personnes de plus de 65 ans. Contrairement à ce que l’on croit souvent, elle n’est pas une conséquence inévitable du vieillissement. Elle résulte avant tout de la polymédication.
Plus de 500 médicaments courants provoquent une réduction de la sécrétion salivaire. Parmi eux : les antihypertenseurs, les diurétiques, les antidépresseurs, les anxiolytiques, les antihistaminiques et les médicaments anticholinergiques. Après 70 ans, la prise de plusieurs traitements simultanés cumule ces effets et aggrave considérablement la situation.
Pourquoi est-ce grave ? La salive joue un rôle essentiel de « bouclier » : elle neutralise les acides, reminéralise en continu l’émail grâce au calcium, au phosphate et au fluor, et limite la prolifération bactérienne. Sans elle, les caries — en particulier les caries radiculaires, fréquentes quand les gencives se rétractent avec l’âge — progressent rapidement. La sécheresse favorise aussi la candidose buccale, des difficultés à avaler et des troubles de la parole.
Plusieurs solutions permettent d’atténuer l’inconfort, sans modifier les traitements médicaux. On pense notamment aux substituts salivaires en spray ou en gel lubrifiant, aux chewing-gums sans sucre au xylitol qui stimulent la production de salive, ou encore aux dentifrices formulés spécifiquement pour bouche sèche. Toute adaptation du traitement médicamenteux doit, en revanche, faire l’objet d’une discussion avec le médecin traitant.
Un cadre réglementaire renforcé depuis 2025
Face à cette situation, les pouvoirs publics ont agi. Depuis le 1er janvier 2025, la convention dentaire nationale 2023-2028 rend obligatoire un bilan bucco-dentaire à l’entrée dans tout établissement médico-social (EHPAD, EMS). Cet examen — coté BDE et valorisé à 40 euros — est pris en charge à 100 % par l’Assurance Maladie.
Il comprend notamment une anamnèse avec l’équipe soignante, la recherche de facteurs de risque (prise de médicaments réduisant la salivation, mode d’alimentation, degré d’autonomie au brossage) et un examen clinique complet. En parallèle, l’ARS Île-de-France a développé une boîte à outils numérique à destination des soignants, pour adapter les protocoles d’hygiène selon le profil de chaque résident. Toutefois, l’application reste inégale sur le territoire, faute de chirurgiens-dentistes suffisamment formés à la gériatrie.
Par ailleurs, l’UFSBD a déployé le programme Oralien, qui associe formation des équipes en EHPAD et télé-expertise dentaire. L’objectif est double : améliorer le quotidien des résidents et repérer plus tôt les besoins de soins.
Fragilité orale : un signal d’alarme à détecter tôt
En 2025, le colloque de santé publique de l’UFSBD a présenté les premières données françaises sur la fragilité orale. En France, 12,4 % des personnes de 55 ans et plus sont considérées comme fragiles. Cette prévalence monte à près d’un individu sur deux chez les 85 ans et plus. Or, la fragilité orale — définie par une baisse de la force de mastication, une réduction du nombre de dents, des difficultés à avaler ou à articuler — constitue un indicateur précoce de déclin physique et cognitif global.
Au Japon, une checklist validée en 2024 par trois sociétés savantes — l’Oral Frailty Five-item Checklist (OF-5) — permet de dépister ces changements avant même que les symptômes cognitifs n’apparaissent. Des études populationnelles sur 732 personnes âgées cognitivement saines ont montré que les participants présentant une fragilité orale sévère (moins de 9 dents restantes) affichaient une atrophie du gyrus parahippocampique visible à l’IRM, une zone cérébrale liée à la mémoire.
Autrement dit, l’état de votre bouche peut révéler des changements cérébraux précoces, bien avant tout symptôme de démence. C’est un argument fort pour une surveillance régulière, et pas seulement esthétique.
En pratique : ce que ça change pour vous
La santé dentaire des seniors mérite une attention quotidienne et un suivi professionnel structuré. Voici les points essentiels à retenir.
- Brossez-vous les dents deux fois par jour avec une brosse à poils souples et un dentifrice fluoré. En cas de mobilité réduite, une brosse à dents électrique facilite le geste.
- Nettoyez les espaces interdentaires avec des brossettes ou du fil dentaire, chaque jour, car les caries radiculaires se logent précisément à ces endroits.
- Signalez la sécheresse buccale à votre chirurgien-dentiste et à votre médecin traitant. Une adaptation du traitement ou l’usage de substituts salivaires peut changer significativement le confort quotidien et protéger vos dents.
- Consultez au moins une fois par an, même en l’absence de douleur : la parodontite et les caries évoluent souvent sans symptômes pendant des mois.
- Si vous entrez en EHPAD ou accompagnez un proche dans cette démarche, demandez systématiquement la réalisation du bilan bucco-dentaire d’entrée, désormais obligatoire et remboursé depuis janvier 2025.
Pour toute question sur votre situation personnelle ou celle d’un proche, n’hésitez pas à prendre rendez-vous au cabinet : nous adaptons chaque protocole de prévention à l’âge, aux traitements en cours et au degré d’autonomie du patient.